Le train ralentit dans un sifflement strident. Cela fait déjà un moment que nous sommes entrés dans la ville. Les fenêtres sont de nouveau verrouillées, au désespoir manifeste du fumeur assit plus loin. Il n'y a plus que nous trois dans le wagon.

« Mesdames et messieurs, nous arrivons au terminus de ce train. Tous les voyageurs descendent de voiture. Veuillez ne rien oublier à vos places. Notre société et son personnel d'accompagnement vous souhaitent une agréable journée. »

L'homme se lève, et se précipite vers la sortie en titubant, à cause des mouvements du train. Les voies se dédoublent en série, nous entrons dans la gare.

Le train s'est immobilisé. Il ne fait pas très froid, mais il pleut, dehors. Le vent fait descendre la pluie sous les abris des quais. Nous entrons dans le hall.

« Il va falloir marcher, j'explique à Pierre. On peut prendre un bus, mais son trajet est tel que nous aurons presque autant à marcher qu'en partant d'ici.

— Alors autant marcher directement, je préfère éviter d'avoir à payer... »

Son sourire dissimule mal sa désapprobation de mes pratiques.

Nous passons devant un guichet. Vu qu'il n'y a personne qui attend, je m'approche et demande : « Pensez-vous qu'il va pleuvoir longtemps ?

— Il y aura des averses ou de la bruine pendant la journée, c'est les prévisions. Après... peut toujours y avoir une éclaircie, mais je ne peux pas vous dire.

— Merci bien ! »

Nous sortons sur un boulevard, et nous commençons à remonter les allées. Au bout d'un moment, Pierre me propose de porter mon sac. J'accepte.

« Tu n'as pas faim ? Nous n'avons pas déjeuné, et il est presque midi.

— Si, un peu » m'avoue-t-il avec un sourire.

Je ne lui dis pas que j'avais l'habitude de sauter des repas, préférant manger arrivée à destination que toute seule dans une pizzeria. Il aurait voulu faire de même. Et puis aujourd'hui, je ne serai pas toute seule.

Le dimanche midi, il n'y a pas grand chose d'ouvert, surtout en automne. Avec en plus la pluie fine, la ville est morte et trempée. Nous avons porté le sac chacun notre tour deux fois avant de passer devant une espèce de bar-glace-sandwicherie ouvert. Pierre l'a vu le premier.

« Cette fois, c'est moi qui t'invite. »

Je ne proteste pas.

La pièce était enfumée, le barman occupé à regarder une télé, son affaire désertée. Il devait être ouvert par erreur. Nous avons mangé rapidement, Pierre a payé sans poser de questions, et nous sommes retournés sous la pluie de la ville silencieuse.

« La petite rue sur la gauche, là. »

Nous avons quitté les boulevards depuis plusieurs minutes. Les immeubles XIXème ont laissé place aux maisons décrépies. Les trottoirs de béton sont en loque, les rues couvertes de nids de poules. Une grille épouse l'arche d'un passage, aux côtés d'une entrée de garage « interdiction de stationner ». La grille n'est jamais bien fermée, le verrou avait été arraché il y a bien longtemps, et jamais remplacé. Pour cause ! les gens vivant dans l'immeuble au fond de la cour ne sont pas les propriétaires officiels du lieu, seulement les propriétaires de fait.

La cour est fleurie, et même si l'avancement de la saison a fané une partie des jardinières, des couleurs vivent illuminent encore le macadam mouillé. Aux fenêtres, des rideaux multicolores parsèment la grise façade de touches joyeuses. La pluie n'entre pas dans cet immeuble.

Je pousse la porte en bois. Ici aussi, la serrure a été démontée. Sur les côtés sont alignés quelques paniers, et deux bicyclettes sont rangées derrière l'escalier en colimaçon.

« Nous allons au troisième. »

Je saisis mon sac, et commence à gravir le vieil escalier grinçant. Le premier palier a été décoré par une fresque enfantine. La savane s'y étend, avec girafes, éléphants, gazelles et lions tapis dans les rochers. L'Afrique. Le second palier est la résidence d'hiver de nombreuses plantes vertes, entre lesquelles se frayer un passage avec mon sac n'est pas une mince affaire. Le troisième palier, enfin contient simplement deux chevalets. Avec deux peintures, deux femmes. La porte de droite de ce palier est elle aussi peinte, dans des teins sobres. Des arabesques entourent une inscription calligraphiée : « Chez Julie ». Je frappe.

« Entrez ! C'est ouvert ! »

J'ouvre. Julie, la vingtaine, jean et tee-shirt ample, une queue de cheval de ses cheveux blonds, tourne son regard vers nous. Dès qu'elle me reconnaît, elle se précipite et saute dans mes bras.

« Julian ! Ça faisait longtemps ! Comment ça va ? Et tu m'amène du monde ? La grande solitaire est accompagnée ! Bonjour !

— Julie – Pierre... C'est un ami que j'ai rencontré il y a peu... Tu as un peu de place pour lui ?

— Trois couvertures sur le palier et c'est réglé, répond-t-elle en allant fermer la porte. Nan, j'rigole. Bien sûr que j'ai de la place, ma chambre d'ami doit pouvoir contenir deux personnes... si on la range un peu. »

Sa chambre d'ami, c'est en fait son atelier. J'avais des remords les premières fois que je venais, mais elle a tellement insisté lorsque j'ai voulu trouver un autre logement dans la ville que j'ai compris qu'elle préfère avoir quelqu'un chez elle.

Elle installe quelques chaises pliantes au tour d'une table qu'elle débarrasse du bazar initial, et nous propose du café. Avisant le chevalet et les toiles entreposées contre le mur, Pierre demande :« C'est de vous les deux tableaux sur le palier ?

— Oui, je suis peintre, et...

— C'est votre métier ?

— D'abord, tu me tutoie, ordonne Julie d'un ton faussement vexé. Ensuite, oui, c'est mon métier, il se trouve qu'il y a des gens qui trouve que mes peintures peuvent servir de décoration. Depuis environ cinq années, il y a pas mal d'étasuniens qui trouvent que ce que je fais mérite d'avoir une place entre l'écran plat de la télé et la fenêtre grillagée de leur living-room, alors oui, ça paye.

— Et si ça paye, alors pourquoi habite-tu ici ?

— Parce qu'au début ça ne payait pas. C'est une tante, qui avait bien réussi dans le milieu, qui m'a incité à commencer, et qui m'a aidé au début. Mais elle est morte d'un cancer. Ma demie-sœur a lancé des procès à répétition pour avoir la totalité de l'héritage. Je suis partie, et ai trouvé ce squat. Ils m'ont acceptée à condition que j'expose mes toiles d'abord dans le squat. Tout ceux qui descendent des autres étages passent devant. Et ceux qui sont dans les étages du dessous montent parfois. L'été, j'en mets plusieurs dehors. Maintenant, j'ai un peu plus d'argent. Mais pour rien au monde je partirais.

— Pourquoi ? demande encore Pierre, avec le sérieux d'un sociologue.

— Déjà parce que Julian ne viendrai plus me voir si je vivais dans un palace marbré de deux cent mètres carrés – j'acquiesce avec un sourire – et parce qu'ici je vis avec des gens charmants. Et ça, c'est irremplaçable. Je ne sais pas si j'aurais autant envie de peindre si j'étais au milieu d'une grande pièce vide avec une énorme baie vitrée donnant sur un jardin aux allées rectilignes. Je préfère mon atelier de dix mètres carrés avec une fenêtre qui grince au moindre coup de vent, une vue sur les chats de gouttières et les gamins qui tapent le ballon dans la cour. J'ai plus l'impression d'être dans la vie. »

Nous discutons encore pendant une partie de l'après-midi. La pluie cesse. Un moment, une femme d'origine asiatique – une voisine – vient rapporter quelque chose à Julie. Cette dernière invite la voisine à rester un peu avec nous pour discuter. Je l'avais déjà vaguement rencontrée lors de l'un de mes précédents passages, et elle aussi m'a reconnue.

« ... déjà venus jeudi dernier, explique la voisine. Depuis que les services sociaux sont venus pour la famille du quatrième, c'est la cinquième fois que les flics viennent ici.

— Pourtant le propriétaire de l'immeuble s'en fout ! rappelle Julie. Il possède l'immeuble à cause d'un héritage, un investissement d'un aïeul qui n'est plus rentable depuis la fin de la dernière crise immobilière. Personne ne veut du bâtiment. Alors qu'est-ce que ça peut bien leur faire que nous vivions ici ?

— Ça fait partie du programme de la municipalité. Ils ont été élus sur la lutte contre la racaille, et ajouter « évacuation d'un squat » à leur tableau de chasse pourrait les aider pour les prochaines élections... car ils savent qu'ils auront besoin d'aide. Et comme il y a pas mal de monde ici qui n'a pas forcément tous les papiers, tout ça, ils ont bien envie de nous virer. Même s'il y en a qui sont ici depuis plus de vingt ans. »

Elles continuent à discuter toutes les deux, mais je m'éclipse avec Pierre. Nous sortons de l'immeuble, il commence déjà à faire plus sombre.

« Où allons-nous ? me demande Pierre, alors que nous marchons vers la côte.

— Dans les quartiers branchés. J'aimerai faire un repérage des cabarets, avant de m'y rendre.

— Ça fait longtemps qu'ils ont des soucis avec la police ? questionne-t-il à brûle pourpoint.

— Je n'en sais rien... Tu sais, je ne me mêle pas des affaires des gens chez qui je dors. Ce sont leurs problèmes, leurs endroits, leurs mondes. Je n'ai pas envie de m'occuper de ce qui ne me regarde pas.

— Enfin, si jamais ils font évacuer le squat, par exemple pendant que tu n'es pas là, et qu'un jour tu arrive et qu'il y a désormais une maison de retraite, tu sera quand même un peu concernée ! insiste-t-il.

— Oui... d'ailleurs maintenant que tu en parles, c'est la première fois que j'entends ce genre de problèmes chez eux. Mais qu'y puis-je ? Ce n'est pas à moi de m'engager, d'aller voir les politiques, alors que je ne respecte même pas les lois du pays. Je ne suis ici qu'une invitée. Je vais rester un mois, et m'en aller. Ce ne sont pas mes problèmes !

— Tu es une invitée partout » me rappelle-t-il avec le sourire.

Mais il n'ajoute rien de plus. Il ne veut pas de dispute. J'allais m'énerver, mais après tout... il est là, il observe. Comme quand il venait tous les soirs, il est un spectateur. Il pose des questions, essaye de comprendre. Mais il n'a pas le droit de juger, et ne me fera pas changer de vie. Pas maintenant.

Je cesse de ruminer alors que nous arrivons au bord de mer. Le soleil est déjà sous l'horizon, la mer est noire, si ce n'est les reflets des réverbères. Les enseignes lumineuses des bars, des restaurants et des cabarets de la côte ont déjà commencé à clignoter. Je m'arrête devant les entrées, consulte les programmes, prends des prospectus. J'entoure au crayon les spectacles d'aléateurs, bien souvent dissimulés sous des noms accrocheurs « vivez les fantastiques illusions de... », « voyage dans vos rêves », et autres du même style. Pierre me regarde faire. « Il y a encore beaucoup de monde qui vient à cette époque ? demande-t-il.

— Dans les coins de riches, oui. Tous les aléateurs seront par ici dans un mois. L'hiver est dur pour les aléateurs qui n'ont pas la chance d'être excellent. Il existe des régions où il n'y a qu'une ou deux places pendant l'hiver. Les contrats sont très précaires. Si un aléateur se présente, il doit faire une démonstration. S'il est meilleur que l'actuel, il prend sa place dès le lendemain. Dans les régions plus riches, sur la côte ou à Paris, les places sont plus nombreuses, mais il n'y en a pas pour tout le monde.

— Et si tous les cabarets ont déjà des spectacles d'aléateurs, tu fais comment ?

— Je les classe dans un ordre de préférence, suivant les autres spectacles qu'ils proposent et selon qu'ils soient susceptibles d'avoir des demandes particulières ou qu'ils me laissent faire comme je l'entends. Et je vais les voir dans cet ordre, il arrive que le contrat de leur aléateur arrive à terme, ou alors je fais une démonstration, je demande une soirée pour faire mes preuves.

— Et ils licencient l'autre ?

— Ça arrive. » Je hausse les épaules.

« C'est le troisième cabaret qui ne propose aucun spectacle d'aléateur, je m'étonne. C'est rare qu'il y en ait autant ici...

— Comme ça tu n'aura pas besoin d'évincer un concurrent. »

Je ne réponds pas. Je place les programmes des cabarets sans aléateurs dans une poche différente des autres programmes. Je sais déjà par lequel je commencerai : il a l'air plus raffiné que les deux autres, moins glauque.

Il commence à être tard, nous rentrons.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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