Nous retournons chez Stéphane. Celui-ci est en train de préparer à manger, livre de cuisine ouvert et musique à fond. Quand nous entrons, il baisse le volume, ironique : « C'est les joies du chômage : je peux enfin me donner à fond dans la cuisine, les tâches ménagères, le repassage... surtout le repassage ! Aude ne devrait pas tarder, c'est bientôt prêt. »

Nous l'aidons à mettre la table, tandis que la radio de la pièce d'à côté nous explique les embrouilles politiques du moment.

« À la veille des élections, le scandale des primaires truquées le discrédite. Son principal opposant en a profité pour marteler que sa priorité principale serait de rétablir la justice et la vérité dans les affaires publiques, alors que la lumière sur les marchés africains de son mandat en cours ne s'est toujours pas faite, et que les juges commencent à parler de pressions. »

« Car je vous rappelle que mon mot d'ordre est l'ordre fort. Nous ne nous laisserons pas faire par ceux qui croient pouvoir impunément violer les valeurs de la République. Les évolutions que nous voulons instaurer ouvriront la voie à un changement qui rompra avec l'immobilisme statique. Sachez que je considère les élections à venir comme un grand tournant dans l'histoire de notre pays. Les français vont choisir qu'ils veulent pouvoir vivre enfin avec le droit le plus élémentaires et le plus inaliénable : le droit à la sécurité. Et ils le veulent ! Car vous savez, madame la journaliste, moi, je considère qu'il est juste d'instaurer un ordre aux valeurs stables, une base immuable sur laquelle chacun pourra se reposer et construire son avenir. Alors, quand on me reproche d'être trop radical, madame, je voudrai vous dire que je préfère que les français aient l'ordre qu'il ont le droit de revendiquer, quelque soit le prix à payer pour l'obtenir. C'est cela qui est juste, et c'est la justice que les français veulent. »

Stéphane, sorti de sa cuisine, vient de couper la radio. « On l'entend déjà trop souvent » commente-t-il.

Aude arrive quelques instants après. Elle a le visage harassé par la fatigue et ce n'est probablement pas qu'à cause des trois étages à monter. Sa figure s'éclaire cependant dès qu'elle me voit.

« Julian ! Tu es enfin revenue ! Ça fait tellement longtemps... »

Je lui présente Pierre, et nous passons rapidement à table. Je raconte à nouveau mon histoire depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, lui parle de Pierre, et lui raconte la menace qui pèse sur les aléateurs.

« Stéphane nous a aussi annoncé que tu ne travaillais plus à préfecture. Que fais-tu maintenant ?

— J'ai fais un peu d'intérim, répond-t-elle. Je suis passée dans une banque, de celles où tu es toute seule au guichet, entourée de machines automatiques, et quand quelqu'un se présente, tu lui indiques le bon automate, ou tu préviens ton supérieur quand la personne a une demande particulière. Je remplaçais une employée en congé maternité... qui s'est faite virer dès son retour, comme quoi elle avait fait une faute professionnelle quand elle manipulait un automate pour aider un mal-voyant.

« Je suis passée aussi quelques mois à l'ANPE. J'étais celle qui expliquait à tous les gens qui venaient qu'il fallait passer par internet pour leurs demandes, que s'ils voulaient un rendez-vous, il fallait aussi passer par internet, ou utiliser le numéro de téléphone affiché en grand sur un mur, que j'étais tout à fait incapable de les aider, j'étais intérimaire et n'avais aucune formation pour ce métier. Ça me faisait de la peine de devoir refouler ainsi tout ces gens qui avaient besoin de parler à quelqu'un susceptible de les aider... ce qui n'était pas mon cas.

« J'ai travaillé dans une grosse entreprise, mon supérieur était sympa, j'étais dans la compta', et j'avais des tâches intéressantes, mais avec mon contrat de six mois, l'entreprise a préféré reprendre une autre intérimaire que de m'offrir de rester.

« J'ai quitté l'intérim quand j'ai été embauchée par une PME. On ne comptait pas les heures de travail, mais les gens étaient sympathiques et motivés. Nous étions le sous-traitant d'une grosse chaîne de magasins, et nous nous chargions de la distribution au niveau local. Quand la chaîne de magasin a été rachetée par un fond d'investissement, il a fallu rationaliser les coûts. Et les sous-traitants en ont fait les frais. Il y a eu un plan emploi dans le groupement des sous-traitants. Ça s'est traduit par des licenciements. J'étais encore dans la période d'essai de deux ans. J'ai été licenciée.

« J'ai trouvé à présent un petit boulot dans un restaurant d'entreprise, qui fait self pour les employés, et restaurant dans une petite salle pour les patrons et les cadres supérieurs du coin. Avec une autre employée, nous faisons le service et le ménage, aidons en cuisine. C'est un trois-quart temps. Mon patron est détestable, du genre “vous avez le droit de mettre un pantalon, mais vous n'aurez de prime que si vous mettez une mini-jupe”. Faute de mieux, je reste. »

À ce moment là, une sonnerie de téléphone retentit. Stéphane se lève, décroche. Puis avec un sourire il se tourne vers moi, et me tend le téléphone.

Qui pourrait bien vouloir m'appeler ici ? Malgré mon air perplexe, il insiste. Je prends le combiné.

« ... exceptionnel. Alors je vais vous demander trois numéros, d'abord votre date de naissance, monologue une voix féminine. Seulement les deux derniers chiffres... »

Je réponds machinalement une date au hasard.

« Ensuite, je vais vous demander celle de votre conjoint...

— Je n'en ai pas.

— Alors, je sais pas, les deux premiers chiffres de votre plaque d'immatriculation...

— Entrez soixante-dix-neuf, je lui réponds, curieuse.

— Bien. Donnez-moi ensuite un chiffre entre un et dix.

— Deux.

— Alors je vais entrer ça dans l'ordinateur, voilà, attendez un instant, il détermine si vous avez une combinaison gagnante... voilà, ça s'affiche... Bravo ! Vous avez gagné une friteuse électrique et un bon d'achat de vingt euros dans notre magasin ! Vous allez pouvoir retirer vos lots à partir de lundi, en vous présentant à l'accueil. De plus...

— Écoutez, madame... je tente.

— De plus vous allez participer à un tirage au sort national, qui vous permettra de gagner de nombreux lots, dont un TPR. Ce tirage est automatique, et...

— Excusez-moi, mais qu'est-ce qu'un TPR ?

— Madame ! Un lit tête et pieds relevés, bien sûr ! s'exclame ma correspondante. La dernière innovation au niveau du confort et de la literie, un produit de luxe d'une valeur de...

— C'est très intéressant, mais je n'aime pas avoir avoir la tête et les pieds rele...

— Vous allez pouvoir l'offrir, je suis sûr que vous connaissez quelqu'un qui sera intéressé. Alors donc, pour les conditions de...

— Bon, je coupe, je n'aime pas les frittes, je n'aime pas les bons d'achat, ni les TPR. Au revoir, madame.

— C'est pourtant une occasion inestimable, et... »

Je redonne le téléphone à Stéphane, qui raccroche.

« C'est devenu une tradition chez nous, explique-t-il, quand on nous appelle pour nous faire de la pub, et que nous avons des invités, nous leur passons le téléphone. Ça nous évite de nous énerver, et ça fait souvent un accueil plus agréable à la personne qui est au bout du fil, et qui est payée au lance pierre pour se faire jeter toute la journée par ses correspondants. C'était pourquoi ?

— J'ai gagné une friteuse électrique, et un TPR. »

Devant le regard interrogateur des autres j'ajoute : « Vous ne pouvez pas comprendre, vous n'avez rien gagné. »

« Selon un sondage effectué la semaine dernière sur un échantillon représentatif de la population française, soixante pour cent des électeurs pensent que les opinions des candidats sont conforme aux attentes de la majorité de la population, alors que vingt pour cent désapprouvent la politique de communication mise en place depuis les derniers mois. En comparant ce sondage avec celui effectué par nos confrères il y a une semaine et demie, où quarante-cinq pour cent des sympathisants de l'opposition déclarait ne pas avoir confiance dans la politique de rupture proposée par les candidats présumés du second tour, on remarque une nette différence entre les sympathisants de ce parti, vu pourtant comme celui de l'avenir à soixante-quinze pour cent par les milieux intellectuels, et la masse de la population électorale, qui se dit à trente-cinq pour cent plus tentée vers les extrêmes que vers le centre tandis que l'on remarque une chute vertigineuse de deux points dans les sondages du candidat de centre-droite... »

Aude baisse le volume de la télévision, journal de vingt heures.

« On pourrait peut-être contacter Cécilia, propose-t-elle à Stéphane, elle pourrait peut-être aider Julian...

— Cécilia travaille dans la police, m'explique Stéphane. Elle n'est pas très à cheval sur les principes, elle m'a déjà aidée quelques fois. Je vais lui envoyer un mail.

— Ils annoncent un sujet sur les aléateurs » interrompt Pierre en désignant le téléviseur.

Aude remonte le son.

« Depuis quelques mois, le nombre de propositions faites à droite et à gauche par les divers candidats fusent de partout. Monsieur le ministre, vous êtes candidat à la prochaine élection, et vous nous avez demandé de vous consacrer un plateau exceptionnel pour une grande annonce. La parole est à vous, monsieur le ministre.

— Merci. Ces dernières années, depuis que je suis au service des français, je n'ai eu de cesse que de tout faire pour apporter dans ce pays un peu plus d'ordre et de justice. Beaucoup m'ont critiqué, mais ils n'ont jamais été capables de faire le quart de mon action. Les chiffres sont formels : jamais la sécurité n'a été aussi grande dans notre pays. Les arrestations policières ont augmentée de quatre-vingt pour cent ces deux dernières années, la population carcérale de vingt-deux pour cent, selon les statistiques de mon ministère. D'aucun ont critiqué mes méthodes, mais qu'ont-ils faits ? Cependant, je suis inquiet. Mes fonctions m'ont donné accès à des données jusque là tenues secrètes, et que je me dois de révéler aujourd'hui à la France. Une menace terrible pèse sur la sécurité, condition nécessaire à notre vie quotidienne.

« Madame, monsieur, il existe aujourd'hui, autour de vous, des gens qui sont susceptibles de vous tromper, de vous manipuler d'une façon telle que vous ne vous en rendrez pas compte. Ces gens-là sont couramment nommés les aléateurs. Ils se dissimulent à vos yeux, et sont presque indécelables. Ils sont capables d'influencer vos pensée, et n'ont aucune limite. Réfléchissez ! Alors que les menaces terroristes sont toujours plus présentes, alors que les racailles qui troublent la quiétude de votre vie quotidienne sont en train de s'organiser, il existe des gens qui peuvent vous tromper et vous manipuler, commettre les pires atrocités sans même que vous le remarquiez, se faire passer pour vous ou vos proches, et vous mettre ainsi dans de terribles situations.

« Évidemment, dès que j'ai pris la mesure de cette menace, j'ai demandé le vote d'un texte rendant ces pratiques illégales. Mais cela ne suffit pas. Je demande à tous les français de s'unir contre cette menace qui met en péril les droits fondamentaux et les libertés de notre République. Je sais que j'ai la confiance des français, je sais que, même si les temps sont difficiles, vous allez m'accorder les moyens de poursuivre mon action contre ce péril. Il est des moments où les clivages politiques, où les discussions accessoires doivent céder la place aux actions de premier ordre, pour permettre aux fondements de notre société de subsister malgré les menaces.

— Monsieur le Ministre, ne pensez-vous pas que vous exagérez un peu la menace ?

— Vous savez, madame, que j'attache beaucoup d'attention au droit inaliénable de chaque français à vivre dans la paix et la sécurité. Imaginez que votre boulanger, votre collègue de bureau ou votre voisin de palier soit en fait un aléateur ! Non, madame, je ne peux, en toute conscience, laisser ce terrible fléau se perpétrer. Il faut en finir avec une telle menace ! Malheureusement, les circonstances sont telles que je ne peux entreprendre une action d'une ampleur suffisante à la proximité des échéances que vous savez. Mais dès les élections passées, je reprendrai la lutte.

« Car rien n'est désespéré : nos meilleurs chercheurs ont mis au points des moyens scientifiques pour rendre inoffensifs les aléateurs, des études statistiques nous ont permis d'éditer un guide sur les moyens de reconnaître un aléateur à son comportement. Nous demandons à chaque français d'accepter les inconvénients nécessaires à un prompt rétablissement d'une situation normale. De nombreux barrages policiers et militaires vont être mis en place afin de filtrer toute personne susceptible d'être dangereuse pour la population. Pour vos vies, pour celles de vos enfants, je vous demande de m'accorder votre confiance, pour un ordre fort ! »

La télévision enchaîne sur un documentaire sur les aléateurs. Aude éteint la télévision.

C'est encore pire que ce que je pensais.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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