« ...officiellement candidat. En dépit d'une sourde opposition au sein même de son parti, et d'une candidature de plus en plus probable du président sortant, il a déclaré dans une interview, diffusée sur internet par ce célèbre quotidien, qu'il considérait le fait d'être président comme “une vie de choix”. Au lendemain de... »

Pierre referme la porte de la cuisine, assourdissant le son de la radio. Il répond par un haussement d'épaule à mon sourire.

« Il est candidat... tout le monde le savait, comme si c'était un scoop !

— Cet après-midi, je vais aller voir dans les cabarets que j'avais repéré l'autre jour, j'annonce. Je commence à avoir sérieusement envie de retravailler après ces quelques jours de vacances.

— Je pourrai venir avec toi, ou tu préfères y aller seule ?

— J'irai seule. De toute façon, tu ne pourrais pas assister aux entretiens, donc autant y aller seule. Mais je ferai ajouter dans mon contrat de réserver une place chaque soir que je pourrais offrir à la personne de mon choix. Et il se peut que tu sois le bénéficiaire de ces places...

— Ce sera avec plaisir ! »

Les feuilles mortes jonchent les rues. Je marche sur ce tapis ocre, petit plaisir enfantin. Mis à part un peu de circulation, les rues sont peu animées. Une torpeur automnale s'est abattue sur la ville, si vivante l'été.

J'arrive au bord de la mer. Les palmiers plantés là font triste mine en se détachant sur le ciel gris. La bande de sable n'est occupée que par des débris de canettes, vestiges des derniers beaux jours. Je me dirige vers le premier cabaret de ma liste, l'un de ceux qui n'ont pas de spectacle d'aléateur. L'entrée du public est bien sûr fermée. Je n'ai pas pris rendez-vous – je ne prends jamais rendez-vous – mais je connais les habitudes des patrons. Je cherche une entrée du personnel, et n'en trouvant pas, je contourne le pâté de maison pour arriver par derrière. La petite porte métallique est ouverte, et je grimpe l'escalier étroit jusqu'à arriver à l'étage où doivent vraisemblablement se trouver les bureaux.

« Le bureau du patron ? » je demande à un ouvrier qui passe dans le couloir.

Il me regarda bizarrement – ne m'ayant jamais vue ici – avant de marmonner : « L'directeur ? C'est la porte grise, là-bas. »

Je remercie, et va frapper à la-dite porte. « Entrez ! »

Un homme d'âge mur, strictement vêtu, lève les yeux de documents éparpillés sur son bureau.

« Que voulez-vous ?

— Bonjour monsieur, je suis venue pour savoir si vous aviez besoin de mes services. Je suis Julian Nielson, aléatrice, et j'ai remarqué que votre établissement ne proposait pas de spectacle tel que je pourrais en faire.

— Asseyez-vous, mademoiselle. Julian Nielson, vous dites ? »

Il tapote en même temps sur son ordinateur.

« En effet, reprend-t-il, nous n'avons pas actuellement de spectacle d'aléateur, mademoiselle. Vous avez des compétences dans le domaine, dites-vous ? Puis-je savoir vos références ? »

Je cite quelques unes de mes plus prestigieuses représentations, mes capacités par rapport à d'autres aléateurs, il m'écoute sans un mot, jetant de temps en temps un coup d'œil à son ordinateur.

« Expliquez-moi clairement les raisons pour lesquelles vous voulez faire un spectacle ici, et les raisons pour lesquelles je vous laisserai faire un spectacle ici » me demande-t-il.

Qu'est-ce que c'est que cette question ?

« Les illusions des aléateurs sont en général très appréciées, je tente. Contrairement aux autres types de spectacles, nous n'utilisons pas de trucages physiques, nous suscitons nos mirages au cœur même des spectateurs. Étant une aléatrice, je cherche à exercer mon métier, étant le directeur de cet établissement, vous cherchez à attirer le public. Cela, mon spectacle peut le faire. Voulez-vous une démonstration de mes talents ? »

Il ouvre la bouche pour acquiescer, hésite, puis répond fermement : « Non. Non merci. Même si vous vous vendez très mal, mademoiselle Nielson, vous avez de très bonnes références chez des collègues. Il fut un temps où je vous aurais embauchée directement. J'ai ici – il me désigne son ordinateur – des notes qui indiquent que vos spectacles sont très recherchés, que vous avez un caractère assez instable, notamment que vous partez souvent avant la fin de votre contrat, sans prendre votre salaire – ce qui n'est pas un inconvénient. Il y est aussi inscrit une estimation moyenne du salaire que vous mériteriez. Bien sûr, d'ordinaire nous ne disons jamais cela, et prenons tous nos artistes pour de parfaits inconnus, pour pouvoir négocier des contrats plus avantageux.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce que je n'embaucherai plus d'aléateurs. J'ai reçu cette note il y a deux semaines – je vous la lis :

“Madame, Monsieur,

“Vous dirigez un établissement susceptible d'employer des personnes à influence psychique négative (couramment nommés aléateurs). Le projet de loi relatif à la sauvegarde des libertés individuelles qui vient d'être examiné par le parlement déclare dans l'amendement numéro 193 à l'article 3 que l'exercice d'une quelconque manipulation psychique est passible de trente ans de prison ferme, et que l'employeur d'une personne ayant recours à ce genre de pratique encoure jusqu'à 300 000 € d'amende. Ce projet de loi devant être promulgué au plus tard dans un mois, nous vous recommandons de cesser tout contact avec les personnes susceptibles d'être concernées par ce projet de loi, et de les signaler aux services de police au numéro vert inscrit au bas de ce document.

“Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l'expression de nos salutations distinguées,

“Messieurs les ministres de l'intérieur et de la culture.”

« Mes affaires sont suffisamment florissantes pour que je puisse me passer de vos services, reprit le directeur. Ce n'est pas le cas de tous mes concurrents. Je ne vous embaucherai donc pas, ni aucun autre aléateur. »

Je suis sans voix. Qu'est ce que c'est que cette histoire ?

« Mais... je commence.

— Je dois vous avouer que je ne suis pas tout à fait satisfait de cette mesure... électorale, n'en doutons pas. C'est pourquoi, ne vous ayant jamais vue et encore moins rencontrée, je ne vous dénoncerai pas. Mais la loi est inscrite au journal officiel depuis quelques jours, dans le silence le plus total des grands médias. Je vous conseillerai donc de quitter rapidement les lieux. Ce fut un plaisir. »

Il se lève et me raccompagne à la porte de son bureau.

« Vous connaissez le chemin pour sortir. »

Je ne peux marmonner la moindre salutation. Je me dirige vers la sortie d'un pas machinal. Que vais-je faire ? Où vais-je aller ?

Je suis dans la ruelle qui passe derrière les cabarets. Dans ma poche, les prospectus. Vais-je en tenter un autre ? Tout se passera comme d'habitude, je serai embauchée, je pourrai faire mon spectacle tous les soirs, et j'oublierai ce cabaret et ses menaces. Mais si lui a reçu cette lettre, les autres probablement aussi. Ceux qui n'ont pas d'aléateurs pour le moment ne vont pas prendre le risque d'en prendre un en ce moment. Ceux qui en ont un vont le garder jusqu'à la fin du contrat en espérant qu'on ne les embêtera pas avant, et éventuellement le dénoncer à la police pour éviter d'avoir une amende tout en conservant le plus longtemps possible un spectacle fructueux. Et les aléateurs vont se faire soit licencier, soit dénoncer... pour être emprisonnés. Je n'ai plus rien à faire ici. Au contraire, peut-être qu'il y a déjà des flics embusqués prêts à consigner les allées et venues des artistes des cabarets. Il faut que je m'en aille. Il faut que je rentre.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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